Retracer l'impact des travaux de Jean-Pierre Bocquet-Appel, dans les différentes directions qu'il a suivies pour reconstruire l'histoire démographique humaine à partir de sources matérielles, n'est pas chose aisée. Il faut d'abord balayer le large spectre de ses recherches ; sonder les collaborations qu'il a nouées au fur et à mesure de l'évolution de ses problématiques ; apprécier l'inventivité déployée pour résoudre tel ou tel questionnement ; et (tenter de) synthétiser en quelques points ce qui distingue ses travaux, et ceux des collègues francophones sensibilisés aux approches statistiques proposées, des lignes de recherche adoptées dans d'autres pays (anglophones notamment).
Ainsi, loin d'être un chant du cygne, Farewell to paleodemography[1], publié en 1982 avec Claude Masset, est sans doute le moment-clé de l'émergence de ce que j'appellerais « l'école française de paléodémographie ». Ce cri d'alerte destiné à attirer l'attention de la communauté scientifique internationale sur les biais statistiques inhérents à l'estimation de l'âge à partir de critères biologiques, n'eut pas les effets escomptés et conduisit, au contraire, à une partition du monde académique, selon une ligne de fracture épousant les frontières linguistiques. En 1996[2], le constat d'un impossible dialogue international conduit Jean-Pierre Bocquet-Appel à s'intéresser à d'autres pans de la paléodémographie, tels que l'approche spatiale des populations préhistoriques ou la recherche d'une « transition démographique néolithique », sans renoncer pour autant à améliorer les méthodes d'estimation de l'âge au décès d'une population inhumée. Il faudra attendre 2002 et le « manifeste de Rostock »[3] pour que la communauté internationale valide les démonstrations faites quelque 20 ans plus tôt avec Claude Masset. Dans le même temps, des collaborations nouvelles et des découvertes majeures sont venues conforter la renommée internationale de Jean-Pierre Bocquet-Appel, et contribuer à la dissémination d'un mode de pensée, certes original, mais toujours empreint de cartésianisme.
L'incessant va-et-vient entre les quatre disciplines qui sustentent les travaux de Jean-Pierre Bocquet-Appel - l'archéologie, la bio-anthropologie, la démographique et les statistiques-, leur confère une originalité à nulle autre pareille. Sur le plan méthodologique, des invariants ont guidé ses travaux et ceux de tous ses collègues qui, en conscience, les ont adoptés. Ils caractérisent, à mes yeux, les spécificités de l'école française de paléodémographie : une exigence de reproductibilité des études, à toutes les étapes du travail ; la prise en compte des caractéristiques propres aux populations pré-industrielles (et pré-transitionnelles) ; l'élaboration d'indicateurs synthétiques, issus de la donnée archéologique ou ostéologique, à même de rendre compte de certains paramètres démographiques ; et l'estimation de l'incertitude de la mesure.
[1] Bocquet-Appel Jean-Pierre, Masset Claude (1982), Farewell to paleodemography, Journal of Human Evolution, 11: 321–33.
[2] Bocquet-Appel Jean-Pierre, Masset Claude (1996), Paleodemography: expectancy and false hope. American Journal of Physical Anthropology, 99: 571–83.
[3] Hoppa, Robert D., Vaupel, James W. (2002), The Rostock Manifesto for paleodemography: the way from stage to age, in: Hoppa, Robert D., Vaupel, James W. (eds), Paleodemography, Cambridge, Cambridge University Press, pp. 1-8.
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